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Out of this Earth : East India Adivasis and the Aluminium Cartel | Raphaël Rousseleau - 8 septembre 2011

Compte-rendu de l’ouvrage de Felix Padel et Samarendra Das, Out of this Earth : East India Adivasis and the Aluminium Cartel , New Delhi, Orient Blackswan, 2010 (742 p. avec biblio.)

Felix Padel est un historien/anthropologue gallois qui étudia à la London School of Economics. Sa thèse (récemment rééditée) portait sur la guerre menée par la Compagnie des Indes Orientales contre la tribu des Kond (accusée de pratiquer des sacrifices humains) au XIXe s., et la continuité entre ces structures de domination coloniales et celles imposées ensuite par les missionnaires puis les agences de développement. Etabli dans sa région d’étude, en Orissa (désormais Odisha, Est de l’Inde), il commença à y suivre les projets contemporains d’exploitation du bauxite, le minerai de l’aluminium. Au fil de l’enquête, il se lia à Samarendra Das, un cinéaste et militant socialiste indien. Ce livre est une somme de leurs compétences et accès à des sources à la fois très locales et internationales (le conseil d’administration de la compagnie Vedanta, à Londres, par ex.). C’est une véritable masse de données et faits précis sur l’histoire et la structure d’une compagnie minière, Vedanta, ainsi que ses stratégies pour exploiter le massif des Niyamgiri, à la fois lieu de vie et résidence de la divinité principale du sous-groupe Kond des Dongria (les ‘montagnards’) qui y vit.

La Ière partie présente le contexte (l’Etat de l’Odisha, les Konds, la découverte d’un minerai de bauxite exceptionnel, appelé ‘Kondalite’) et une histoire des projets miniers et de barrages – ceux-ci fournissant l’électricité nécessaire à ceux-là – dans l’Etat, en même temps que des mouvements populaires de résistance (Gandhamardan, Kashipur) à ces projets, sans oublier les répressions (tirs sur la foule à Kashipur en décembre 2000). Dans ce contexte, l’affaire de Vedanta n’apparaît que comme un cas emblématique dans un processus bien plus vaste et ancien. Le chap. 6 constitue le cœur de l’argument : l’histoire de la construction de la raffinerie de Sterlite-Vedanta à Lanjigarh (nord des Niyamgiri), qui débuta (en 2003) à la suite d’un accord industriel entre la compagnie et le gouvernement de l’Etat. Les auteurs détaillent les nombreux ressorts du processus, dont les intimidations, la ‘consultation’ de la population locale et le lancement systématique des travaux avant l’accord des organismes fédéraux (notamment le ministère des forêts, responsable du massif), pour les contraindre à accepter. Ils dressent aussi une brève prosopographie des dirigeants de la compagnie.

La IIe partie débute par un état des lieux des conditions de vie ‘sous la loi de la mine’, abordant le Samatha judgement (1997, p.190) qui fit jurisprudence, mais aussi les stratégies des entreprises pour contourner ses limitations fédérales, les intimidations à divers niveaux contredisant les principes du Free Prior Informed Consent, etc. Les auteurs remontent alors le fil des réseaux de l’industrie de l’aluminium, d’abord en Inde, puis à travers le monde. Le chap. 9 dresse ainsi une histoire de l’ingérence de cette industrie (notamment américaine) dans la politique des Etats, de la Guyane à la Jamaïque, du Ghana à l’Australie (affaire des Weipa du Cap York) et Brésil, de l’Islande au Vietnam…

La IIIe partie explique pourquoi l’industrie de l’aluminium a un tel poids : par son rôle clé dans le complexe militaro-industriel, depuis la 1ère guerre mondiale. La suite retrace cette histoire et montre comment les Etats-Unis ont géré cette industrie stratégique mais évidemment destructrice des ressources naturelles : en ‘externalisant’ la production tout en constituant un cartel pour garantir le prix modique du minerai. Ainsi, les coûts financiers, écologiques et humains de la production reposent sur les populations et gouvernements locaux, que les compagnies endettent pour longtemps (p.266). Padel & Das montrent ensuite que les « schèmas de réinstallation & réhabilitation » sont insuffisants, et ne prennent pas en compte l’ampleur de la corruption dans ces processus. En regard des destructions écologiques, le développement promis aboutit lui aussi à un pur et simple « génocide culturel », à travers la destruction du système économique, social, religieux, mais aussi des structures de pouvoir des populations concernées.

La partie IV montre le caractère hiérarchique et autoritaire des structures néolibérales, les Etats – démocratiques – pouvant passer sous le contrôle de compagnies visant leur seul profit plus que le bien-être des citoyens. Les auteurs retracent alors le rôle de la Banque Mondiale, « système de colonialisme d’usurier » (chap.7) et du Department For International Development britannique dans l’endettement et l’industrialisation à marche forcée de l’Inde et de l’Odisha en particulier. Ils rappellent que la doctrine néolibérale se diffuse grâce au transfert systématique de personnes de postes d’entreprises à des postes gouvernementaux, conduisant à une « gouvernance globale sans gouvernement global » (Stiglitz 2002). De même, de nombreux dirigeants politiques sont des anciens de l’Economic Development Institute, qui forme les membres de la Banque Mondiale à Washington. Deux chapitres sont encore dédiés aux NGO (appropriation des fonds, ambiguïté des Tribal Development Agencies ne reconnaissant pas les savoirs indigènes), et à « l’idéologie » profondément hiérarchique des compagnies minières derrière leur façade de responsabilité écologique et sociale.

La partie V, enfin, montre que les mouvements d’opposition aux mines sont diversifiés (dont les naxalites, p.571), bien qu’ils peuvent s’unifier dans la lutte. Le dernier chapitre résume la ‘philosophie’ des auteurs : ils contrastent la montagne traitée comme un dieu par les Konds, communautaires et relativement égalitaires, à « l’avidité comme dieu » et les hiérarchies des multinationales, « fondamentalistes économiques ». Malgré quelques répétitions, cet ouvrage est magistral, profondément passionnant… et terrifiant !

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