Aller au contenu | Aller à la navigation | Rechercher
logo Sogip

Actualités

Retour à la liste

 Lectures
"The Challenge of Indigenous Peoples" co-dirigé par Barbara Glowczewski et Rosita Henry | Jennifer Hays - 21 décembre 2011

Compte-rendu de l’ouvrage co-dirigé par Barbara Glowczewski et Rosita Henry, The Challenge of Indigenous Peoples : Spectacle or Politics ? Oxford, The Bardwell Press, 2011.

Liste des contributeurs : Wayne Jowandi Barker ; Jessica De Largy Healy ; Barbara Glowczewski ; Rosita Henry ; Wolfgang Kempf ; Jari Kupiainen ; Stéphane Lacam-Gitareu ; Géraldine Le Roux ; Arnaud Morvan ; Martin Préaud ; Dominique Samson Normand de Chambourg ; Alexandre Soucaille ; Anke Tonnaer

The Challenge of Indigenous Peoples : Spectacle or Politics a été initialement publié en français sous le titre Le Défi Indigène – Entre Spectacle et Politique (2007), marquant l’aboutissement d’un programme de collaboration international que les directrices de publication, Barbara Glowczewski et Rosita Henry, ont organisé pour soutenir de jeunes chercheurs travaillant en Australie. Le livre a été publié en anglais en 2011. Les chapitres de cet ouvrage relient l’art, la performance, la participation politique et l’identité, avec une analyse des expressions créatives des peuples autochtones, au niveau local et international. Barbara Glowczewski est Directrice de Recherche au Laboratoire d’Anthropologie Sociale (CNRS / EHESS / Collège de France) ; elle est spécialiste des questions autochtones en Australie et participe régulièrement à des expositions d’art aborigène. Rosita Henry est Professeur d’anthropologie à l’Université James Cook, en Australie, et chercheur au Cairns Institute ; elle est l’auteur de nombreux articles traitant des festivals culturels et des politiques relatives au patrimoine immatériel. Les auteurs des chapitres sont des anthropologues et des artistes qui sont profondément impliqués avec des communautés autochtones (voire membres de celles-ci) et travaillent dans des contextes variés.

Les articles réunis dans cet ouvrage décrivent les nombreux défis auxquels sont confrontées les communautés autochtones, mais est-il pour autant possible de définir "le" défi principal ? Le sous-titre, "Spectacle ou politique" permet de préciser le sujet de ce livre en le ramenant à un défi spécifique : comment participer à ce monde globalisé sur un pied d’égalité, quand cette participation semble exiger simultanément des peuples autochtones qu’ils conservent leur « authenticité » et qu’ils se conforment aux règles politiques, sociales et de communication d’un contexte culturel très différent (qu’il s’agisse d’un dispositif politique, d’une exposition d’art, ou de la mise en scène d’une pièce de théâtre). Dans une récente interview avec Sorosoro, Glowczewski décrit le sous-titre comme une réponse à des idées fausses sur ce que signifie pour les groupes autochtones de « s’exposer sur la scène publique » (par exemple à travers l’art, la musique, le théâtre et d’autres performances, y compris politiques). Pour ces peuples, selon elle, le défi est de « revendiquer un droit à l’existence par la production de l’image qu’ils veulent donner d’eux-mêmes, à la fois comme une approche culturelle et comme une déclaration politique sur l’auto-détermination ». Ce défi s’inscrit dans le cadre d’un processus en cours - Glowczewski décrit les changements dans la participation des Aborigènes et d’autres peuples autochtones au cours des vingt dernières années comme « une révolution dans l’histoire de l’art contemporain à travers des productions matérielles et immatérielles qui portent un message politique ».

Un fil conducteur commun aux chapitres de ce livre est de savoir comment les communautés autochtones en général, et les artistes et interprètes en particulier, répondent aux diverses formes coloniales qui leur sont imposées - modes de gouvernement, modes de vie, styles artistiques, et modes d’organisation d’événements - en les adaptant si nécessaire, en les reformulant à partir de leurs propres modèles culturels, et en résistant de manière créative, souvent à travers la performance. Dans un environnement où les espaces d’expression culturelle et politique sont très limités, comme c’est le cas pour la majorité des Aborigènes, et où les limites de l’expression sont liées à d’autres droits - y compris les droits fonciers, les droits à l’éducation, les droits linguistiques, sociaux et culturels -, l’acte créatif même porte un message, et l’expression artistique devient intrinsèquement politique.

Les chapitres de la première partie du livre, The Paradigm of Indigenous Australians, se concentrent presque exclusivement sur les Aborigènes d’Australie, et relatent des expériences individuelles de communautés de différentes régions du pays (les Warlpiri et les Kukatja du désert occidental et central, les Yolngu Yanyuwa, les Garrwa, les Mara et les Kurdanji dans le Territoire du Nord, les Kija et les Yawuru / Djabirr Djabirr dans le Kimberley, et des artistes des villes du sud). Les chapitres explorent, entre autre thèmes, les questions de l’agentivité et de l’authenticité et les négociations complexes que les peuples autochtones entreprennent pour atteindre un certain équilibre. Les peuples autochtones peuvent-ils maintenir leur agentivité dans des espaces (politiques ou artistiques) souvent très étroits ? Qui a le droit de décider de ce qui est « authentique » et de ce qui ne l’est pas ? Comment les peuples autochtones peuvent-ils trouver un équilibre entre les demandes d’« authenticité » issues des différents marchés et sphères culturelles ou artistiques dans lesquelles ils agissent, avec le besoin ou le désir de s’engager dans un monde globalisé à égalité et non pas uniquement comme des « représentants des peuples autochtones » ? Comment la performance devient-elle une scène politique - y compris au niveau des communautés ? Les chapitres par Tonnaer, Morvan, Le Roux et Barker, en particulier, affrontent ces questions. Tous les chapitres explorent dans une certaine mesure ce que leur imposent les catégories, les institutions et les valeurs coloniales, et les multiples manières dont cette imposition est contestée ou contrée par les Aborigènes. Lacam-Gitareu, par exemple, décrit l’imposition d’un processus de « sédentarisation » par le gouvernement australien - et les manières dont les jeunes aborigènes du désert occidental maintiennent leur mobilité et leur identité culturelle, devenant nomades selon des modes nouveaux et changeant.

La présomption d’une dichotomie nécessaire entre « traditionnel » (c’est à dire « authentique ») et « moderne » peut constituer un obstacle pour les peuples autochtones qui souhaitent s’engager dans le monde moderne, mais selon leurs propres termes, et pour leurs propres fins. De Largy Healy décrit l’utilisation stratégique de technologies « modernes » dans son chapitre sur son travail avec le Galiwin’ku Indigenous Knowledge Centre, qui a été créé avec pour objectif « la préservation et la transmission des savoirs traditionnels » (p. 47). Elle décrit comment les Yolngu ont utilisé les technologies numériques à des fins de documentation et de représentation, et comment ces nouveaux medias, et les formes de connaissance qui leur sont associés, se superposent aux pratiques culturelles existantes et peuvent être interprétés dans leurs contextes culturels spécifiques. Les Yolngu ont collaboré avec une anthropologue (de Largy Healy) dans ce but et ont bénéficié de ses compétences dans le domaine numérique ; de son côté, elle décrit l’enrichissement de ses perspectives que lui a apporté cette collaboration.

Préaud décrit une autre relation de collaboration : entre des membres des peuples Yolngu et Kija, et le metteur en scène Andrish Saint-Claire. Dans ce cas, la « technologie » empruntée est le style narratif lui-même, ce qui permet aux communautés autochtones de construire des dispositifs spectaculaires, qui sont à la fois conformes à leurs propres représentations culturelles, mais permettent de communiquer un message susceptible d’être absorbé par des "consommateurs" du grand public. Préaud décrit la manière dont le drame théâtral s’inscrit dans un dialogue plus large dont l’objectif est de changer des relations - un acte d’intervention en l’absence de structures formelles dans la sphère politique capables de négocier à égalité.

La deuxième partie du livre, Interpretations and Reappropriation : From the Exotic to the Inalienable traite de questions semblables mais dans un contexte plus large. Les chapitres par Glowczewski et Henry, Kempf, et Kupiainen analysent des festivals culturels et artistiques des peuples du Pacifique Sud, et examinent comment la participation à ces festivals permet aux gens « d’affronter de manière créative les forces sociales contradictoires qui affectent leur vie, en établissant des réseaux d’échanges culturels et en proposant des modèles alternatifs de la socialité humaine » (Henry, p. 248). Les chapitres de Soucaille et de Sansom Normand de Chambourg traitent de communautés autochtones d’autres régions : les Adivasi en Inde, et les Khanti et Mansis, en Sibérie. Ils examinent les liens entre jeux ou représentations traditionnels et l’évolution des contextes politiques, ainsi que les manières spécifiques dont ces peuples autochtones utilisent les espaces et les plates-formes qui s’ouvrent à eux afin de formuler des revendications politiques – de même que les limites de ces voies d’expression.

Dans son chapitre introductif, Glowczewski souligne que le paradigme fondé sur le « nationalisme », attaché à l’idée de frontières entre les nations, les groupes et les cultures, est contesté par les communautés autochtones d’aujourd’hui.

«  Ce qui vient comme une leçon des peuples indigènes est que la rencontre entre le monde des diasporas et des technologies contemporaines avec de très vieilles façons de fonctionner qui ont produit de nombreuses langues et manières d’être est médiatisée par des courants sous-jacents qui traditionnellement liaient les gens. C’est grâce à ces flux qu’une telle diversité culturelle a pu s’épanouir – tout comme la préservation de la biodiversité de l’environnement est fonction de la dynamiques des connexions écologiques  ». (Glowczewski, p.21)

Avec des observations comme celle-ci, les directrices de publication et les auteurs parviennent à lier ensemble identité, représentation et politique avec des questions globales - la survie de la planète, sa biodiversité, et les humains en tant qu’ « espèce ». C’est un livre précieux qui nous ouvre de nouvelles voies pour parler de la diversité culturelle et de la participation politique des peuples autochtones.


Auteure du compte-rendu : Jennifer Hays

En savoir plus

Une interview de Barbara Glowczewski à l’occasion de la parution du livre sur le site Sorosoro

Lire la présentation du Chapitre 5 intitulé par "Two Intercultural Stagings with the Yolngu and the Kija : the representation of relations" par Martin Préaud

Page web personnelle de Barbara Glowczewski

Page web personnelle de Rosita Henry

Agenda des chercheurs
ArchivesArchives
Version imprimable de cet article Version imprimable

contacter auteur
© Sogip - Crédits/légal | Plan du site | Contact | ISSN2260-1872