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Littérature en colonialisme : sauvages ou Aborigènes ? | Martin Préaud - 15 mai 2012

A propos du roman de François Garde, "Ce qu’il advint du sauvage blanc", (Gallimard, 2012) ;

Le roman de François Garde, Ce qu’il advint du sauvage blanc, a reçu le prix Goncourt du Premier Roman et été salué par une critique unanime dans la presse française. Le roman met en miroir le récit du naufrage de Narcisse Pelletier, abandonné sur les côtes australiennes et accueilli par une « tribu » aborigène en 1858, et les lettres qu’Octave de Vallombrum, rentier qui se pique de science, adresse au président de la Société de Géographie de Paris, dans lesquelles il détaille les circonstances qui l’ont amené à recueillir Narcisse à Sydney en 1875 et le ramener en France et à la langue française.

Le roman de Garde pose un double problème. D’une part, à travers un jeu trouble entre vérité historique, mémoire et fiction, le texte du roman emploie un langage colonialiste, reprenant l’ensemble des stéréotypes qui ont participé à asseoir la domination britannique sur les peuples et nations autochtones d’Australie, sans qu’aucune distance critique, élément de contextualisation ou d’ironie n’apparaisse dans le texte, ce qui soulève des questions éthiques d’autant plus importantes que les éléments de documentation historique et ethnographique sur la tribu « fictive » de l’auteur, qui revendique ne pas s’être documenté, existent en nombre. D’autre part, l’absence générale de réaction à ces questions de la part des critiques littéraires français soulève la question de la permissibilité de l’idéologie colonialiste dans les territoires et les mémoires qui ne concernent pas directement la France et son empire – cette réaction aurait-elle été la même si l’action du roman avait été située en Nouvelle Calédonie, où François Garde, énarque, a longtemps été en poste ? La critique littéraire et historique postcoloniale n’a-t-elle jamais existé ? Comment comprendre que les enjeux politiques liés à la mémoire autochtone et aux conséquences que la manière dont cette mémoire se construit a sur l’exercice de leurs droits reçoive si peu d’attention en France ?

C’est une chercheuse australienne, Stephanie Anderson, traductrice du récit des expériences de Narcisse Pelletier auprès des Uutaalnganu publié par Constant Morland en 1876, qui a attiré l’attention de ses collègues français certaines de ces questions. Nous publions ici l’une de ses critiques qui restitue l’espace historique et ethnographique dans lequel se déploie l’imagination de François Garde.

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Le texte que nous reproduisons ci dessous est de la chercheuse Stephanie Anderson :

Les Sandbeach People, l’Australie, l’histoire de Narcisse Pelletier : un commentaire suscité par le roman Ce qu’il advint du sauvage blanc

Par Stephanie Anderson, scanderson@adam.com.au, Adelaide, 6 mai 2012-Traduction : Martin Préaud

En France, le prestigieux Prix Goncourt du premier roman a été remis à François Garde pour Ce qu’il advint du sauvage blanc (1). Le livre a été salué par une critique unanime. La publication du roman chez Gallimard, sa réception critique et maintenant ce prix montrent que les vieux stéréotypes sur les Aborigènes d’Australie sont encore bien vivant dans le monde littéraire français. J’ai déjà publié une réponse au roman et aux inquiétudes sérieuses qu’il suscite sur différents sites web (2). Le roman de Garde est « inspiré d’une histoire vraie », celle du matelot français Narcisse Pelletier. Je l’ai lu parce que j’ai passé un temps considérable à faire des recherches sur son histoire afin d’offrir une traduction annotée du récit que Pelletier a fait de ses expériences (3) . Ici, je voudrais brièvement établir les faits sur ce que nous savons de Pelletier et des autochtones que le roman exploite et représente de manière injuste et injustifiable à travers sa description simpliste, parfois brutale, d’une « tribu » sans inhibition sexuelle, que le romancier place au nord-est de l’Australie, où le véritable Narcisse Pelletier vint à vivre après un naufrage, et où les Sandbeach People du cap York, et d’autres groupes aborigènes, vivent encore aujourd’hui.

Pelletier fit naufrage en Nouvelle Guinée et fut abandonné près du cap Direction, à proximité de la pointe de la péninsule du cap York, dans la partie tropicale du Queensland, en 1858. Une famille aborigène des Uutaalnganu, l’un des groupes linguistiques qui compose les Pama Malngkana, ou Sandbeach People, sauva la vie du garçon – il n’avait alors que 14 ans – et l’intégra dans leur groupe territorial ou clan. Il resta avec eux pendant 17 ans, jusqu’à ce que l’équipage d’un bateau pêchant la bêche de mer, l’un des premiers dans cette région, le découvre lors d’une descente à terre et l’attire à bord. Il fut emmené au comptoir de Somerset, à l’extrémité du cap York, où il commença à retrouver son français et révéla son identité ; il fut envoyé à Sydney où le consul de France le prit en charge et organisa son rapatriement. Après son retour en France, il trouva un emploi comme gardien de phare et, plus tard, comme clerc au port de Saint-Nazaire. Il y mourut à l’âge de 50 ans, en 1896.

Pelletier raconta son histoire à un médecin et chercheur à Nantes, Constant Merland, qui enregistra son récit et le publia, organisant les chapitres traitant de la vie des Aborigènes dans le clan de Pelletier, en 1876 (4). Le livre, désormais rare, fut republié en 2002 dans une nouvelle édition (5). Celle-ci n’est pas complète et a été augmenté d’un titre sensationnaliste. En outre, y est ajouté un appendice qui n’apparaît pas pertinent, tiré des commentaire invérifiés de Carl Lumholz, une figure controversée, sur le cannibalisme dans d’autres régions du Queensland.

Le roman de François Garde fait de Pelletier l’un des deux personnages principaux, lui donne son nom aborigène tel qu’enregistré par Merland, donne d’autres détails factuels issus de l’histoire tel que le nom des navires impliqués, et la situe sur le nord-est de la côte de l’Australie où il fut adopté par une « tribu ». A partir de là, la fabrication pure et simple prend le pas sur les faits. La « tribu » inventée par le romancier ne ressemble à aucun groupe aborigène du Cap York ou d’ailleurs, à l’exception de leur mode de subsistance de chasseurs-cueilleurs. Bien que Garde prenne soin dans ses entretiens d’insister sur le fait que sa « tribu » est fictionnelle, il la situe bien entendu là où des communautés aborigènes vivent aujourd’hui. Le romancier déclare ne pas s’être informé sur les populations autochtones concernées et que, de toute façon, les gens en question semblaient avoir disparu. Il espère néanmoins que la description de « mes sauvages » est « plausible » (6). Laissez-moi donc donner quelques détails sur ce que nous connaissons réellement des expériences de Pelletier et des Uutaalnganu avec qui il s’identifia si fortement que, ainsi que le rapporte Merland, lorsque Pelletier fut retrouvé en 1875, « ce n’était plus un Français, c’était un Australien » (c’est-à-dire un Aborigène, p.119 de l ‘édition originale) (7).

Alors que le livre de Merland est aujourd’hui connu comme le récit ethnographique le plus ancien sur cette région, un grand nombre de recherches ont été menées avec les Pama Malngkana par des anthropologues professionnels et des linguistes, à partir de la fin des années 1920. Donald Thomson a publié plusieurs article sur les Sandbeach People dans les années 1930. Depuis les années 1970, l’anthropologue Athol Chase a travaillé avec la communauté et autour de Lockhart River, la Communuaté Aborigène de Lockhart River étant aujourd’hui située à environ 60 km au nord de la région où Pelletier passa 17 ans. En accompagnement de ma traduction, Chase a publié un commentaire ethnographique (8). Des références au nombre considérable de travaux anthropologiques et linguistiques lié aux Sandbeach People sont disponibles dans Pelletier (9).

Une dimension clé de l’existence des Sandbeach People était la chasse au dugong, une activité dangereuse, exigeante et hautement valorisée. La chasse au dugong, à l’époque où Pelletier vécu dans cette région, était pratiquée sur une pirogue à balancier à l’aide de longues cordes et de harpons. Trois hommes chassaient ensemble en mer. La viande riche du dugong était et est toujours partagée en fonction d’un ordre établi le long de lignées familiales s’étendant de la famille proche à la parentèle plus lointaine. Le système de parenté classificatoire s’étend très largement en termes de parenté et de relations affines, avec de nombreux termes d’adresse correspondant, et des comportements prescrits qui s’y rapportent. Les Sandbeach people avaient et ont encore une connexion profonde à leur terre, celle de leur groupe territorial, leur « patrie du cœur », qui est le centre de leurs activités spirituelles et contient leurs sites mythiques ou « lieux d’histoire ». Le groupe territorial de Pelletier a été identifié comme étant celui des Wanthaala (noté come Ohantaala dans le livre de Merland). Un aspect important de l’organisation sociale est le système de moitié patrilinéaires, les deux moitiés étant kuyan et kaapay. Pelletier appartenait à la moitié kuyan (cayen chez Merland). Pelletier ne dit pas s’il a été initié mais il le fut sans aucun doute, étant donné son intégration dans le clan et l’importance de l’initiation masculine dans cette société. Des rituels importants étaient de la même manière associés à la naissance, au mariage et à la mort.

L’histoire du contact dans cette région date des années 1860, effectué au travers des bateaux de pêches basés dans le détroit de Torres, opérant dans ces eaux à la recherche de perles et de bêche de mer. Joseph Frazer, le capitaine du John Bell dont l’équipage trouva Pelletier en avril 1875, avait établi une station sur Night Island, la première dans cette région. Frazer avait pris contact avec les Sandbeach People sur le continent mais après que Pelletier ait été enlevé, il rapporte que ces contacts cessèrent complètement. Il ne fallut pas longtemps cependant avant que les industries marines ne se développent réellement dans cette zone et que les incursions d’européens sur la terre ferme afin d’exploiter les ressources minérales et le bois de santal ne commencent, quelques années après le départ de Pelletier. Cependant, l’installation permanente des Européens dans cette région ne se fit pas comme ailleurs en Australie. Ce facteur, ainsi que l’isolement, offrit aux Sandbeach People quelque protection, en termes de leur survie à long terme en tant que groupe doté d’une identité linguistique et culturelle distincte ; mais ils ne furent pas à l’abri des effets des incursions européennes en ce qui concerne les maladies, les meurtres de représailles, l’exploitation sexuelle et par le travail, ainsi que l’enlèvement forcé d’enfants à leur famille (la souffrance des Générations Volées). La première mission de Lockhart River fut établie en 1924 (10). A partir de 1925, elle fut située sur Bare Hill, au milieu des terres des Uutaalnganu, ce qui contribua à maintenir l’identité sociale Uutaalnganu, le savoir culturel, sacré et profane, particulièrement en relation avec la terre et le paysage marin. C’est également à proximité de Night Island que le bateau qui transportait Pelletier accosta et qu’il fut enlevé 17 ans plus tard, à proximité immédiate du « cœur de pays » de Pelletier, son pays Wanthaala. Le contrôle sur la communauté exercé par la mission fut pris en main par le gouvernement en 1967 qui « introduisit une période d’administration dure par les fonctionnaires…dominée par le régime discriminatoire et répressif imposé aux communautés aborigènes du Queensland par le parti National de Sir John Bjelke-Petersen » (11). Aujourd’hui, suite au vote d’une loi d’Etat sur les droits fonciers aborigènes en 1991 et à celui du Native Title Act fédéral en 1993, des groupes de Sandbeach People ont mené avec succès des revendications territoriales portant sur leurs territoires traditionnels. En 2009, les droits au titre du Native Title Act des Kuuku Ya’u, l’un des groupes linguistiques de la communauté de Lockhart River, furent reconnus par la Cour Fédérale sur près de 2000 km2 de terre et de mer (12) .

L’un des aspects de la vie de cette communauté aujourd’hui qui a attiré l’attention à la fois en Australie et à l’international est le travail du Lockhart River Art Gang. Les jeunes peintres et, de manière croissante, les membres les plus âgés de la communauté, produisent des toiles reconnaissables, des sculptures et de la vannerie. Certains d’entre eux ont exposé à l’international (13).

En conclusion, quelques points doivent être faits à propos du monde culturel des Sandbeach People, afin de montrer qu’il ne ressemble en rien à celui à la « tribu » fictive de Garde :

-  L’activité sexuelle ne se mène pas au grand jour et n’est pas exposée aux autres membres de la communauté. Des règles strictes portent sur les relations de mariage admises socialement. Le viol n’est pas toléré et, à plus forte raison, n’est pas un spectacle.
-  L’idée d’une langue qui serait incapable de transmettre l’idée du futur est ridicule, ainsi que le montrerait le plus élémentaire savoir linguistique.
-  Les rites mortuaires des Uutaalnganu sont complexes et non pas inexistant.
-  La nomination des individus est complexe et n’est pas l’affaire d’une attribution individuelle en lien avec quelque phénomène. Le nom aborigène de Pelletier, « Amglo » (ou « Anco » dans les récits australiens) ne signifie pas « soleil » dans les langues des Sandbeach people.
-  Les Sandbeach people ont une vie spirituelle qui implique des récits mythiques et des pratiques rituelles en relation avec les ancêtres totémiques qui formèrent le paysage et associèrent les individus et les groupes avec des pans spécifiques du territoire.
-  Il existe des hommes de renom parmi les sociétés des Sandbeach People, ainsi que des personnes douées d’une expertise rituelle et d’une connaissance particulière, mais aucune figure ne pourrait être décrite comme un « chef ».
-  La notion de propriété privée n’est pas absente de la culture des Sandbeach People.
-  Le tatouage n’est pas pratiqué par les Uutaalnganu ni par aucun autre groupe aborigène en Australie.
-  L’environnement tropical est riche en ressources, l’activité de subsistance est basé sur la chasse et la cueillette en mer et sur les côtes.

Pour finir sur une note positive : les anthropologues français ont et continuent de contribuer de manière significative à la recherche et au plaidoyer en faveur des Aborigènes en Australie, ce qui, au contraire du roman de Garde, mérite d’être plus largement reconnu (14) .

Stephanie Anderson

Adelaide, 6 mai 2012.

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